La prière, la promesse et le voeu

 

Voici un tableau votif à la palette éclatante dont la composition s’organise autour d’un bandeau de lumière. Celui-ci traverse en diagonale une scène d’intérieur dont le centre est occupé par un enfant au berceau. La richesse du décor tout en arabesques avec ses multiples motifs floraux contraste avec l’attitude douloureuse de deux femmes agenouillées devant un lit-alcôve aux abattants ouverts. Sans doute la mère de l’enfant et une parente plus âgée portant le fichu des niçoises du milieu du XVIIIe siècle. Les deux priantes entourent une nacelle où git un tout petit (1). 

Sur la table de nuit fioles et potions évoquent la maladie. A même le sol aux tommettes orange vif, une bassinoire remplie de braises supporte une pince à charbon sur laquelle sont disposés un pichet et une grande tasse. Devant le petit corps que la vie semble avoir abandonné…la jeune mère désespérée jette un regard vers le Ciel. On ressent sa ferveur. Prier les saints du paradis et Notre Dame de Laghet ! « Je vous salue Marie pleine de grâce, le Seigneur est avec vous…». La mère de l’enfant implore les mains jointes, alors que sa parente de dos, agenouillée au pied du berceau, déroule son chapelet devant un bénitier domestique surmonté d’une croix…Guetter un souffle, un mouvement du tout petit. Mais dans le berceau rien ne bouge. Quelle est longue cette attente, l’angoisse nous saisit. Tous espèrent un mouvement de l’enfant aux paupières closes. Celui-ci semble loin de tout. Ne percevant plus la présence de sa mère à ses côtés il git, abandonné, ses petits bras inertes posés délicatement sur le revers du drap. Pâle, si pâle, l’ovale de son petit visage contraste avec le dessus de lit grisâtre, signe que la mort rode autour de lui… Mais, au-dessus du berceau en bois blond tout en rondeur et amoureusement paré de bleu, plane un ange immense aux mains ouvertes. Il désigne le grand rai de lumière qui descend de la nuée où se tiennent Notre-Dame de Laghet et Jésus-enfant couronnés. Malgré cette ambiance de désolation, on remarque que la Vierge-Marie a revêtu sa robe des jours de fête, blanc et or, telle qu’on peut la voir dans le tableau du cloître magnifiquement restauré. Du haut de la scène leur regard attentionné plonge en direction de l’enfant. Leur sourire joyeux préfigurerait-il la grâce à venir…?

Le regard s’arrête sur le foisonnement des tons colorés, l’élégance de l’ange qui traverse l’espace clos de la chambre puis sur la nuée d’où émergent la Vierge-Marie et le petit  Jésus. Sainte présence placée en écho de la mère agenouillée implorante auprès de son petit en péril de vie. Rien, nous ne savons rien sur les circonstances, la date, l’heure et le lieu où cette épisode dramatique a pu se dérouler, ce qui laisse libre cours à notre commentaire. Devant cette image silencieuse, la prière tout « intérieure » qui l’accompagne, devant cette nuit bleutée traversée par l’échelle dorée qui monte vers l’opulente nuée où se tient Notre-Dame avec l’Enfant Jésus, comment ne pas évoquer le songe de Jacob, un récit qui se déroule au temps des Patriarches au Livre de la Genèse ? (2). Jacob, fils d’Isaac, a quitté brusquement la maison de son père et, sur le conseil de Rébecca sa mère, se dirige vers Harân. C’est l’heure de l’épreuve. Le jeune Jacob fuit à travers les montagnes de Bersheba, devant la colère de son frère Esaü dont il a usurpé le droit d’aînesse. Il a marché toute une journée, la lumière décline, le soir tombe à présent. Enveloppé dans les plis généreux de sa houppelande de berger, Jacob se couche sur une pierre et s’endort. Le lieu est désert, le sommeil profond. Là dans ce paysage désertique à la ligne de crête familière aux caravaniers du désert, au coeur de la nuit Jacob fait un songe : « … et voici, une échelle était posée sur la terre et son sommet touchait le ciel ; et voici sur elle des anges de Dieu montaient et descendaient, et en haut se tenait Yahweh »… Voici Je suis avec toi, et je te garderai partout où tu iras et je te ramènerai dans ce pays. Je ne t’abandonnerai point que je n’aie fait ce que je t’ai dit ». Jacob s’éveilla soudainement et dit : « C’est le Seigneur qui est ici, et moi je ne le savais pas ». Puis, en mémoire de l’événement, Jacob dressa la pierre qui lui avait servi d’oreiller et fit un voeu : « Si Dieu est avec moi et me garde dans ce voyage que je fais… et si je retourne heureusement à la maison de mon père, Yahweh sera mon Dieu ». Il en fut ainsi, le Seigneur en avait fait la promesse ; Jacob le Patriarche, s’acquitta de son voeu comme le relatent les Ecritures (1). 

Au delà du voeu, le temps de l’épreuve n’est-il pas pour l’homme bouleversé dans ses certitudes, la possibilité d’une remise en question, d’une découverte de la vie de prière? Un temps béni de conversion? De Jacob naquirent les 12 tribus d’Israël, le Christ s’entoura de 12 apôtres. Présente durant sa Passion Marie sa Mère l’accompagna jusqu’à la Croix. Placée au coeur de la vie trinitaire par choix de Dieu, Marie la croyante, intercède auprès de son Fils pour celui qui l’invoque. C’est tout naturellement que le chrétien malade, confronté à la détresse, la maladie ou la mort, se tourne vers Elle. Dans un acte de foi, le front appuyé sur l’Espérance, le baptisé prie la Mère du Dieu vivant : «Notre-Dame de Laghet intercédez pour nous, maintenant, et à l’heure de notre mort ». Nous qui contemplons cette image, ne ressentons nous pas la confiance et la joie vive de la famille de ce tout-petit qui, à travers l’offrande d’un ex-voto, témoigne pour nous, aujourd’hui, « des bontés du Seigneur sur la terre des vivants » (ps. 26) ? 

« Ils loueront le Seigneur ceux qui le cherchent : 

 A vous, toujours, la vie et la joie ! ».

(Psaume 21, 27)

 

Notes : (1) Aucune signature pour authentifier l’auteur de cet ex-voto, mais un style qui évoque la manière d’un peintre d’illustration du milieu du XVIIIe s. Une dizaine de tableaux votifs pourraient être de sa main à Laghet. (2) Relire Genèse 28, 10-22.

Commentaire : Patrizia Colletta, Médiation Art et Foi.