« LES PENITENTS BLANCS ET NOTRE-DAME DE LAGHET »

 

Si les ex-voto demeurent une source inépuisable d’informations sur la vie au quotidien, les us et coutumes et les traditions religieuses, que dire des « ex-voto collectifs » (1) ou de ceux offerts par des confréries ? Comme le souligne Luc Thévenon, Conservateur en chef honoraire du patrimoine et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet : « l’ex-voto de pénitents constitue un document au même titre qu’une feuille tirée des archives… d’un intérêt ethnographique incontestable » (2). L’ex-voto de ce mois voudrait illustrer ce propos et tenter d’ouvrir une page d’histoire, celle de l’Archiconfrérie du Gonfalon de la Sainte-Croix ou Archiconfrérie des pénitents blancs de Nice.

 ex voto des penitents blancs

« Nées au Moyen-Age, au décours des épidémies, des crises sociales ou religieuses, les confréries de flagellants, appelés battuti en Italie, restent probablement les plus anciennes associations de laïcs au sein de l’Eglise » (2bis). Dotées de statuts et d’une existence « visible » au sein de la cité, leurs membres, agrégés après une sorte de noviciat d’une année, sont appelés à vivre, sous la conduite d’un prieur, une triple exigence : cheminer ensemble vers la perfection évangélique, exalter publiquement le culte, agir dans le monde par des oeuvres de charité. A Nice les pénitents se répartissent entre les confréries des Noirs, des Blancs, des Rouges et des Bleus. Chacune ayant une mission singulière. Les Blancs de l’Archiconfrérie de la Sainte-Croix ont pour vocation « l’assistance aux malades et aux déshérités ». A ce titre ils financent et gèrent l’hôpital de la Sainte-Croix ainsi que l’aide aux plus démunis. La confrérie niçoise «fondée le 20 mars 1306, un temps hébergée par les Dominicains, construit sa propre chapelle-oratoire en 1518 près de l’église St Martin-St Augustin ; elle devient mixte dès 1787.
« Les confréries, supprimées sous la Révolution française, se reconstituent vers 1814 et font leur réapparition dans l’espace public dans les villes et villages du Comté. A cette occasion les Blancs de Nice sollicitent de Victor-Emmanuel 1er de Savoie la restitution de leur chapelle et de l’hôpital et le roi leur donne satisfaction en 1818. L’hôpital de la rue François Zanin leur ayant été rendu sans équipement, une souscription est ouverte auprès des membres pour racheter des meubles et du matériel »(3). Ce détail de l’histoire illustre l’engagement à la fois temporel et spirituel de la confrérie de Nice qui se dote de nouveaux statuts en 1816 et sera reconnue d’utilité publique en 1817 (4).
La spécialisation médicale entrainant vers 1960 un transfert de compétences au centre hospitalier St Roch elle érige, sur un terrain lui appartenant, la Maison Sainte-Croix inaugurée en 2006. Dans ce bâtiment du 38, rue de la République à Nice, l’Archiconfrérie de la Sainte-Croix, dans l’esprit de sa vocation séculaire d’aide aux malades, gère des appartements thérapeutiques meublés et équipés et héberge une crèche. Niçois et touristes visitent volontiers au 1, rue Saint-Joseph dans le Vieux-Nice, l’élégante chapelle Sainte-Croix au fronton baroque orné d’un oiseau, à la symbolique christique, le pélican qui donne sa chair en nourriture à ses petits.

Voyons à présent l’ex-voto sans doute un des plus emblématiques de Laghet par l’espace consacré à la Vierge-Marie et la qualité de la peinture. Cette composition de type pyramidal (1 bis) se divise en deux parties distinctes avec un registre céleste légèrement plus important. Au registre inférieur, dans la pénombre, devant l’autel d’une chapelle, quatre pénitents blancs revêtus de la capa, le sac, la taille ceinte par une corde, portent à bout de bras un adolescent blessé à la cuisse. La jambe gauche du jeune enveloppée dans un linge immaculé montre qu’il a reçu des soins. A-t-il fait une mauvaise chute, est-il tombé sous les roues d’une voiture à cheval, accident malheureusement assez fréquent à l’époque ? Nous ne savons rien sur les détails du drame, pas même le prénom de l’enfant. Revenons au groupe et essayons de lire le jeu de regards qui anime cette scène. Au centre de l’image, le porteur de droite scrute le visage de l’enfant, celui de gauche regarde en direction de la mère ; à l’arrière deux pénitents, le premier pose un regard attendri sur le jeune blessé, l’autre a les yeux rivés au ciel. Un cinquième pénitent ferme le groupe à droite du tableau ; il semble être arrivé depuis peu auprès de ses confrères, son pied gauche n’a pas encore touché la marche d’autel. Il joint ses mains dans une prière d’intercession, montrant par là son empressement de charité. Le peintre a choisi une disposition en S très maniériste pour la mère de l’enfant, agenouillée en bas à gauche de la scène. Implorante, le regard dans le vide, son côté gauche tendu vers le petit blessé. Son bras droit, ballant, tourné vers le spectateur, exprime mieux que des mots sa douleur et son impuissance à cet instant. Notre regard se focalise au centre du tableau, sur le jeune blessé alangui entre ces mains étrangères qui le soutiennent. Il semble dormir, avec sa tête aux jolies boucles brunes, légèrement penchée, appuyée sur les volutes d’une grosse nuée ; les lèvres entrouvertes exhalent un soupir… Dans une gloire dorée éclatante de lumière, se tient hiératique et solennelle, la Vierge de Laghet. Dans sa robe pourpre brodée de fils d’or, son ample manteau bleu nuit, l’expression très douce de la Madone à l’Enfant semble venir épouser les tourments de cette mère agenouillée tout en bas. Le dénouement sera heureux et nous nous en réjouissons deux siècles plus tard. Au vu de la présence effective sur l’image de plusieurs confrères en tenue, il est probable que cette peinture à l’huile ait été commanditée par des soci du Comté. Le texte inscrit dans le cartouche en bas à droite du tableau, V.F.G.A. 1823, préserve l’anonymat des donateurs et confirmerait la piste d’un ex-voto de confrérie. Si la capa occulte la condition sociale du pénitent, les statuts exigent qu’un voile de discrétion recouvre les oeuvres car la récompense est ailleurs : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (St Mathieu 25,40).

La Maintenance des Confréries de Pénitents veille sur la fidélité à la triple vocation du pénitent évoquée en introduction. Elle établit des relations de coopération et d’entr’aide entre les différentes confréries de France, de la Principauté de Monaco, d’Italie et d’Espagne. La prochaine rencontre se tiendra les 5 et 6 mai 2018 à Toulon. Ce rassemblement toujours très spectaculaire, prouve que les confréries sont plus que jamais vivantes au XXIe siècle avec des membres « frères et soeurs en chemin » à la suite du Christ leur modèle et maître. Revêtus du sac et de la cagoule -voilette pour les dames- ceints par la corde, les pénitents arpentent les rues de la cité en d’impressionnantes processions, précédés par la Croix. Cette symbolique évoque la brièveté du pèlerinage terrestre et la vocation du chrétien à rejoindre, après une marche parfois difficile, la patrie céleste.

La présence de cet ex-voto de pénitents blancs au Sanctuaire de Laghet, ne vient-il pas nous rappeler qu’au-delà de la vie familiale et sociale, des problèmes inhérents à la vie de chacun sur terre il conviendrait que, dès ici-bas, l’homme s’interroge sur les fins dernières ? Avec l’aide de la Vierge-Marie ravivons notre espérance en relisant toutes ces choses à la lumière de l’Evangile !

« Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme,
que tu en prennes souci ? ».
Lettre aux Hébreux 2, 6

 

Commentaire : Patrizia Colletta, « Médiation Art et Foi ».
Notes : (1)(1bis) P. et G. Colletta, « Les Cimaises de la grâce. Le sanctuaire de Laghet et ses ex-voto », Serre, 2009, à la Librairie du Sanctuaire ; (2) Luc Thevenon, « Ex-Voto de pénitents. Provence-Comté de Nice-Italie ». Institut d’Etudes Niçoises, avril 2015 ; (2bis) Me François Dunan, Grand Maitre de la Maintenance nationale des Confréries de France et de Monaco ; (3) et (4) penitentsblancs.fr