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Le flash sur l'ex-voto de l'été 2019

NOTRE DAME ET LA ROUTE ROYALE

En cette période estivale le Sanctuaire de Laghet nous invite à découvrir un des très nombreux ex-voto déposés suite à un accident de la circulation. Ce tableau votif évoque une page importante de l’histoire des voies de communication du Comté de Nice au XVIIIè siècle. Sa composition soignée  permettra d’évoquer la condition des petites gens et l’évolution des quartiers ruraux de Nice-Est devenus, en l’espace de 150 ans, les plus urbanisés de l’agglomération niçoise. 

ex voto n d et la route royale

La scène datée de 1857 montre un accident survenu devant un petit édifice religieux bien connu des Niçois : la chapelle Notre-Dame de Bon Voyage. L’ex-voto serait peut être la plus ancienne représentation de cette modeste chapelle privée érigée en 1727 et récemment restaurée dont la cloche est gravée d’une Vierge, des armoiries de la Maison de Savoie et de celles de la Ville de Nice (1). Sise au 272, route de Turin elle constituait un lieu-étape où les voyageurs se rendant depuis Nice dans les Etats de Savoie s’arrêtaient pour se recommander à la Vierge Marie et où les Consuls de Nice raccompagnaient les princes de Savoie qui rentraient à Turin. Autrefois ancien chemin muletier, la route de Turin appelée aussi la « Route du Sel », était une voie de prédilection des échanges commerciaux. Suite à la venue à Nice de la Régente de Savoie, Marie-Jeanne-Baptiste, duchesse de Nemours, veuve de Charles-Emmanuel II, mère de Victor-Amédée II, dite Madame Royale, la voie fut élargie et aménagée sur tout son trajet et baptisée ensuite Route Royale. En effet, au cours de son périple éprouvant depuis Turin à Nice la Régente avait perçu combien la traversée des Alpes s’avérait périlleuse en raison des éboulis et de l’étroitesse du chemin rendant impossible, par endroits, le passage simultané de deux voitures à cheval. Il reste que des intérêts politiques ont pu peser sur la décision. En effet, la duchesse de Nemours, née à Paris et élevée en France, dépendait fort des volontés hégémoniques de son royal cousin Louis XIV. Le Roi Soleil, comme on le sait, convoitait ouvertement l’annexion du Piémont (2)…

Depuis 1679 la Route Royale reliant Nice à Turin, via les vallées du Paillon, de la Roya, de la Vermagnana, du Gesso et de la Stura, franchit quatre passages alpins imposants, les cols de Nice, de Braus et du Brouis et le difficile col de Tende avant de s’engager dans le Piémont et la monotone plaine du Pô qu’elle rejoint à Cuneo. Elle traverse en outre de superbes villages au riche patrimoine architectural : L’Escarène, Sospel, Breil, Saorge et Tende pour ne citer que les principaux (3). Cet axe routier devait drainer une part notable des échanges européens entre la Méditerranée et l’Atlantique, Nice devenant l’ouverture sur la mer des Etats de Savoie. Dès lors cette voie de communication connut un essor considérable avec un trafic de 55 000 mulets « économiques » par an au milieu du XVIIIè siècle. Ouverte jour et nuit, hiver comme été, elle permit le transit des voyageurs tel Thomas Jefferson, ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique en France et futur président, qui la décrit ainsi en 1787 : « Cette route est probablement le plus grand travail qui ait jamais été exécuté dans les temps anciens ou modernes »(4). 

Comme nous le voyons sur l’image, ce quartier était au XIXè siècle une zone essentiellement agricole. « L’oranger est le roi dans la plaine St Pons… mêlé à l’olivier, au figuier et au mûrier. On exporte en France et vers le Piémont la fleur d’oranger, les fruits confits, etc …Le Guide des Etrangers de 1843 recommande les visites, en rive droite du Paillon, des orangeraies de la Villa Laurent et celles de la Villa Clary célèbre pour ses roses du Bengale et son jasmin. La rive gauche du torrent voit alterner quelques ceps de vigne avec des arbres fruitiers : cerisiers, pruniers, abricotiers, grenadiers ; mais aussi haricots et pois chiches, carottes et navets, choux, oignons et courgettes de Nice…»(5). C’est probablement dans un de ces jardins potagers à usage domestique que le brave Alexandre Terese, Marianne Augier sa femme et le petit Antonio, âgé de 7 ans, vinrent ce dimanche 19 juillet 1857, depuis le Vieux-Nice où ils résidaient. Leur petit lopin de terre se situait juste derrière la jolie Capela Nouostra Dama dou Bouon Viage. Des actes d’Etat-Civil indiquent que le papa de cette famille nombreuse de 8 enfants, exerçait le métier de  facchino, porteur d’huile et Marianne, la maman, était lavandaja, lavandière.

Tentons de reconstituer les événements. Alors que ses parents sont occupés à biner, à sarcler la terre, le petit Antonio échappe à leur surveillance et descend en courant vers la route de Turin en contrebas du jardin. Il traverse juste au moment où arrive, à vive allure, un milord. Le cocher de la voiture à cheval qui transporte un Monsieur en chapeau haut de forme ne peut éviter l’enfant qui git à présent sous le véhicule. Les parents alertés par les cris accourent sur les lieux du drame. La maman essaie d’extraire son petit qui a le bras droit coincé sous la grosse roue arrière pendant que le père, avec la force de ses 41 ans, tente de manoeuvrer l’imposante roue en bois afin de libérer le blessé. Ce qui surprend dans cette scène c’est l’attitude du voyageur qui semble tout ignorer du drame en train de se jouer. Hiératique, il regarde droit devant lui, les yeux dans le vide… Le cocher lui même n’est pas descendu de la voiture pour venir en aide à l’enfant et à ses pauvres parents. Est-ce vraiment ainsi que cette famille a vécu cet accident ? Après avoir entendu leur récit, c’est ce qu’a restitué le peintre à travers l’image… Par miracle, en ce beau dimanche de juillet, Notre-Dame de Laghet veillait. Elle est représentée en haut à droite au-dessus du toit de la petite chapelle dans une gloire de nuages avec l’Enfant Jésus sur son bras gauche. Nul doute que le couple Terese adressa d’ardentes prières à la Vierge de Laghet leur protectrice car l’ex-voto exprime le remerciement pour la vie sauve du petit Antonio : « EX VOTO, LI 19 LUGLIO 1857 ANTONIO TERESE FIGLIO D’ALESSANDRO E DI MARIA AUGIER ». On comprend l’inquiétude de ces parents qui avaient déjà perdu deux enfants en bas âge. C’est avec beaucoup de talent, de minutie et de réalisme que le peintre a composé cette scène. Pour l’anecdote il existerait 4 autres tableaux votifs de la même main à Laghet. Le paysage est conforme aux lieux : on reconnait le Paillon à gauche de l’image ainsi que les terres cultivées qui entouraient la colline de la chapelle. De nos jours l’ensemble s’est totalement urbanisé, mais l’arbre qui se dressait près du petit édifice étend encore ses ramages au-dessus de la chapelle comme le voit sur une photo récente.

 

 ch nd de bon voyage

 

Les archives du Sanctuaire de Laghet indiquent que Madame Royale, la Régente de Savoie (1644-1724) serait venue en personne au Sanctuaire de Laghet et qu’elle aurait offert « en 1715 un ex-voto pour avoir été délivrée de pénibles indispositions ». Cet objet votif, aujourd’hui disparu, « se présentait sous la forme d’une jambe en argent ». (6). En 2006, certains Niçois se souviennent avec émotion de la messe de Noël dans la petite chapelle. Une véritable action de grâces qui ponctuait un travail de restauration exceptionnel soutenu par la Fédération des Associations du Comté de Nice en la personne de son président de l’époque Jean-Marc Giaume ; une souscription publique fut lancée pour la réhabilitation de la chapelle (1). 

Pauvres ou riches, aristocrates ou gens du peuple, tous sont égaux devant l’amour de Dieu qui ne fait acception de personne. « Par le baptême, qui inaugure la communion avec Dieu, le chrétien n’est-il pas appelé à devenir prêtre, prophète et roi à la suite du Christ ? » (7). N’est-ce pas également la tradition vivante de l’Eglise que de se confier à Marie notre Mère? « Vivre dans l’intimité avec la Vierge Marie, c’est la grande joie, la voie royale pour aller à Dieu » (8). Avec humilité et une douceur ineffable la Vierge Marie nous introduit dans le mystère de l’Eglise… et le Christ, comme Il l’a promis, reste inséparable de son Eglise  :

 

« Et voici que Je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde ».

Mathieu 28, 20

Commentaire : Patrizia Colletta, Art, Foi et Médiation

Notes : (1)(3) Dossier de restauration à lire in www.comtedenice.fr ; (2) Mémoire de l’Académie royale des sciences et Belles Lettres) ; (4) Gérard Colletta in Nice-Rendez-Vous, Novembre 2006 ; (5) F. Germain-Musso, Une étape dans l’urbanisation de la Vallée du Paillon. Deux quartiers laborieux de Nice. Pasteur et Bon-Voyage, www.departement06 ; (6) Henri Costamagna, in Nice-Historique Avril-Septembre 2001, Numéro spécial Sanctuaire de N-D de Laghet, page 64  ; (7) Jean-Paul II, Encyclique « Les fidèles laïcs du Christ », 1988 ; (8) in Marie de Nazareth juin 2019, Père Bernard Martelet (1902-1988), Trappiste et écrivain.