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Le flash sur l'ex-voto de novembre - décembre 2019

« Miraculeusement sauvé
par l’intervention de Notre-Dame de Laghet »

L’ex-voto d’aujourd’hui met un coup de projecteur sur les aléas de la circulation à Nice en 1924, année qui vit la création à Paris de la revue Lou Mesclun (1) co-fondée par Philippe Tiranty et Paul Gordeaux, ancien journaliste au Petit Niçois et à L’Eclaireur de Nice où il débuta très jeune. Durant cette période d’entre-deux-guerres la révolution industrielle automobile est en marche. Les principes de base de la signalisation routière moderne définis dès 1908 n’aboutiront au Standard Européen qu’en 1926. Si des panneaux indicateurs jalonnent la campagne afin que l’automobiliste puisse s’orienter, la règlementation citadine reste aléatoire. Les accidents de la voie publique impliquant des véhicules motorisés et des bicyclettes sont en croissance exponentielle. Les quotidiens locaux alimentent leur rubrique Faits divers avec les procès-verbaux d’accidents consultables à l’Hôtel de Police. Le Service des Urgences de l’Hôpital St Roch à Nice reçoit chaque jour son lot de blessés de la circulation, parfois très grièvement atteints. 

 ex voto miraculeusement sauve

Comme on le voit sur cet ex-voto, outre le défaut de marquage au sol et l’absence de feux de circulation, le chauffeur devait parfois sortir la tête de la cabine pour visualiser la route. Alors, parfois il est trop tard, comme ce mercredi 19 mars 1924 à Nice, au croisement du boulevard Raimbaldi et de l’avenue Désambrois. En comparant cette image avec les lieux mêmes de l’accident, on imagine que la camionnette arrivant par le début du boulevard Raimbaldi a dû vouloir virer sur sa gauche, puis, emportée par la déclivité du terrain à cet endroit, déborder sur la chaussée et venir percuter le malheureux cycliste qui remontait l’avenue Désambrois. Avant la construction de la Voie rapide ce secteur fut l’objet d’un intense trafic et d’embouteillages mémorables comme le montre ce cliché de 1975 conservé aux Archives Départementales (2). 

 avenue desambrois 1975

 

Relisons le récit de cet accident à la rubrique Faits divers, Accidents d’autos de L’Eclaireur de Nice du 20 mars 1924 : « Hier matin, vers 11 heures, à l’angle du boulevard Raimbaldi et de l’avenue Désambrois, un ouvrier maçon, Dominique Giordano, âgé de 32 ans, demeurant 1, placette de la Providence, qui circulait à bicyclette, a été renversé par un camion automobile conduit par le nommé Pierre Riberi, âgé de 37 ans, chauffeur au service de M. Rancurel, entrepreneur de transports à Guillaumes. Le cycliste a reçu une blessure assez grave à la jambe et diverses contusions. Il a été conduit et admis à l’Hôpital Saint Roch »(3). 

Domenico Giordano, ce jeune maçon, qui d’après son patronyme pourrait être originaire du Piémont, grièvement blessé aux jambes, sait qu’il a échappé à un destin funeste. Une fois rétabli, il a tenu à remercier Notre-Dame de Laghet de son intercession maternelle pour la vie sauve avec des mots empreints d’une émouvante reconnaissance filiale. Les voici tels qu’ils figurent au bas de l’ex-voto, à gauche et à droite de la scène : 

 

 

« RECONNAISSANCE… NOTRE-DAME DE LAGHET DE GIORDANO DOMENIQUE, 

….de la Providence n°1 » ; 

« MIRACULEUSEMENT SAUVE PAR L’INTERVENTION DE NOTRE-DAME-DE-LAGHET. 

Le 19 MARS 1924. Boulevard Raimbaldi. NICE ».

 

Le peintre, sans doute amateur, qui a réalisé cette aquarelle sur papier a choisi une palette aux tons lumineux peu en rapport avec le drame en train de se jouer. Si le dessin à la mine plomb assuré et précis donne une scène empreinte de réalisme, l’effigie de la Vierge de Laghet, placée au-dessus du blessé, est encollée sur le support et le tout placé sous verre. Pour l’anecdote, si le peintre a bien représenté le pont du chemin de fer qui traverse ce secteur de la ville, il a jugé bon de placer en toile de fond trois immeubles de hauteur différente, aux magnifiques toits de tuiles rouges. Ce faisant il a situé cette scène deux rues plus loin que celle où a eu lieu de l’accident… à l’intersection du boulevard Raimbaldi avec la rue Miron ! Dans l’angle inférieur gauche du tableau une photo sépia insérée sous la corniche attire notre attention ; il s’agit probablement de Dominique Giordano posant dans un studio de photographie, désireux de montrer son rétablissement après son terrible accident. Il porte pour l’occasion le costume des dimanches et sa montre gousset. 

 

Que représente pour nous cette image votive ? L’histoire des transports dans l’espace urbain ? L’évolution des quartiers niçois ? La grâce dont bénéficia un jeune ouvrier, sa foi et sa confiance envers la Vierge de Laghet patronne de la ville de Nice ? Au-delà du temps, de l’espace et de l’histoire locale cette image peut faire signe aujourd’hui. En effet ce mercredi 19 mars 1924, jour de l’accident, l’Eglise fêtait Saint Joseph, patron des travailleurs et des artisans. Si les Pères de l’Eglise l’évoquent dès le IVè siècle, St Bernard de Clairvaux redécouvrit cette figure attachante au XIIè mais ce fut le bienheureux pape Pie IX qui déclara St Joseph patron de l’Eglise universelle et fit du 19 mars sa fête solennelle. Il faudra attendre l’année 1955 et le décret du pape Pie XII pour que ce saint bénéficie de deux fêtes durant l’année liturgique, le 19 mars et le 1er mai, rejoignant ce jour là les combats des luttes ouvrières du XIXè siècle. 

 

Après la Vierge Marie, St Joseph est le saint le plus uni à l’existence terrestre de Jésus. Ce juste veillait sur la maison de Nazareth comme il veille sur les foyers chrétiens, diverses congrégations religieuses et l’ordre du Carmel. Il jouit depuis le XVIIè siècle d’une véritable dévotion populaire (4). Modèle de confiance, d’humilité, chantre du silence et de l’oraison, patron de la Bonne Mort, il semble naturel d’associer St Joseph, « serviteur du salut » (5), à la dévotion aux mystères de la vie du Christ et de la Vierge Marie. En présence de cet ex-voto déposé à Laghet par un humble travailleur, faisons mémoire de l’épisode du Recouvrement de Jésus au Temple qui évoque la figure paternelle de Joseph. Durant le pèlerinage annuel de la Pâque à Jérusalem, Marie et Joseph partent à la recherche de Jésus ; au bout de trois jours « … ils le retrouvent dans le Temple assis au milieu des docteurs de la Loi : ils les écoutait et leur posait des questions, et tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses. En le voyant ses parents furent frappés d’étonnement. Sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant ! ». Avant de les suivre, Jésus répondit avec douceur et assurance surprenante de la part d’un enfant âgé d’à peine 12 ans :

   

« Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ?

Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? ».

Luc 2, 41-52

 

Commentaire : Patrizia COLLETTA, Médiation, Art et Foi

Notes : (1) M. Bourrier et G. Colletta, Chronologie illustrée de l’histoire du Comté de Nice, 2000 Serre Editeur, « Année 1924 » : Paul Gordeaux, né Paul Gordolon à Nice (1891-1974). Etudes à Nice, journaliste, historien, homme de lettres… » ; Un square du quartier de Rimiez à Nice porte son nom. (2) A.D.06, Section Iconographie, Cliché libre de droits. (3) L’Eclaireur de Nice, parution du jeudi 20 mars 1924 ; (4) Siècles, Revue du Centre d’Histoire 2002, Espaces et Cultures, Bernard Dompnier «Les religieux et Saint Joseph dans la France de la première moitié du XVIIè siècle » ; (5) Exhortation apostolique du pape J.P. II à propos de la figure et de la mission de St Joseph, « Redemptoris custos », Rome 1989.