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L'ex-voto de l'été 2020

 

En 1949 Jean-Baptiste Trotabas, roulant à vélo, tombe de 15 m. 
Un ex-voto entre ciel et terre !

 

En avril 1949 la presse locale, relatait les circonstances d’un accident survenu dans la région. Dans sa rubrique Faits Divers le journal Nice-Matin du 15 avril rapportait : « Sur la route de Gourdon un jeune cycliste tombe et se blesse grièvement. Mercredi, en fin d’après-midi, alors qu’il revenait de Gourdon où il avait été faire une excursion à bicyclette avec quelques camarades, le jeune Jean-Baptiste Trotabas, âgé de 18 ans, actuellement en vacances chez ses parents à Vence, a fait une chute dans un virage, au cours de laquelle il s’est blessé grièvement. Transporté à l’hôpital de Grasse par un car de passage, le jeune homme qui portait une large plaie au cuir chevelu, une fracture de la main droite et des contusions multiples, a reçu les soins de la part des docteurs Mantègues et Philip. Nous formons des voeux pour le prompt rétablissement du blessé, qui est le fils de M. Trotabas, professeur de droit à la Faculté d’Aix, directeur de l’Institut d’Etudes Juridiques de Nice ».

 ex voto trotabas

 

70 ans plus tard, Jean-Baptiste Trotabas accepta de donner son souvenir personnel de l’accident. Ce témoignage, daté de septembre 2018, est unique et bouleversant dans la mesure où le bénéficiaire de la grâce témoigne en personne en précisant le contexte de l’accident et la genèse du tableau ; une peinture à l'huile, au format « portrait ». 

 

Voici son récit complété par quelques notes de lecture : « Pour les vacances de Pâques 1949 il y avait à la maison deux cousins (1) d'à peu près mon âge (j'avais 19 ans), enfants d'un frère de notre mère, René Capitant. Nous sommes partis le 13 avril accompagnés par un bon ami de Vence (2), pour faire une ballade à vélo vers Gourdon. Cet accident est arrivé au cours de la descente de Gourdon vers Magagnosc. Dans un tournant assez brusque mon vélo a dérapé sur les cailloux du bord de la route et j'ai heurté le parapet ce qui m'a précipité par-dessus. Les médecins m'ont dit que ce qui m'a sauvé, selon eux ! c'est que le choc m'a fait perdre connaissance et le corps "mou" a mieux amorti la chute.

Quoi qu'il en soit je n'ai aucun souvenir de mon "sauvetage". Je sais que mes cousins sont restés sur la route et que mon ami est retourné à Vence prévenir mes parents. Il n'y avait pas de portable à cette époque ! Quant à moi, c'est un car de touristes descendant de Gourdon, qui m'a pris en charge et m'a conduit à l'hôpital de Grasse. Je me souviens que mon père m'a dit que j'étais sur la banquette arrière avec une couverture devenue inutilisable à cause du sang et que la Compagnie de cars n'avait pas voulu être remboursée.

J'ai eu plusieurs blessures, dont la plus importante sur la tête, mais aucune fracture, ce que mes parents ont considéré comme un signe dû à Marie. Ma mère avait fait de nombreux pèlerinages à Lourdes comme brancardière tant qu'elle en a eu la force (3). Pour moi je n'ai pas conservé de mauvais souvenirs de ce séjour à l'hôpital J'ai eu la chance de recevoir, à peu près tous les jours la visite d'un très bon ami de mes parents qui habitait Grasse et qu'ils avaient connu à Nancy où mon père était professeur de Droit jusqu'en 1934 avant de venir s'installer à Vence.  Cet ami était peintre, André Boursier-Mougenot qui est décédé en 1971(4). Cet homme était plein d'esprit et nous l'aimions beaucoup. Il arrivait parfois à quatre pattes dans la chambrée en aboyant avant de se lever devant mon lit ses deux mains imitant les pattes d'un chien ! Vous devinez que c'est à lui que mes parents se sont adressés lorsqu'ils ont décidé de faire un Ex-Voto.

Le premier tableau qu'il a présenté était de format "paysage", et maman lui a dit qu'il n'était pas assez parlant et qu'il fallait que la chute soit plus spectaculaire !  C'est pourquoi il a choisi le format "portrait" et nous avons conservé la première épreuve à la maison. Je me souviens très bien que nous avions collé au dos un petit entrefilet paru dans Nice-Matin, le 14 ou 15 avril 1949 relatant l'accident du fils du Professeur de Droit de Nice ...(5). Je rajoute que quelques semaines après une suppuration sur mon crâne a nécessité une petite intervention pour mieux nettoyer cette plaie au crâne et j'ai conservé plusieurs mois un gros pansement à la tête avec un drain. La famille et les copains me disaient que c'était grâce à ça que j'ai passé mon bac de Philo …"

ex voto paques 1949 le 06 06 20 

A la suite de cette chute à vélo les parents du jeune cycliste firent réaliser cet ex-voto dont la genèse est parvenue, fait rarissime, jusqu’à nous. Soulignons que Jean-Baptiste Trotabas est le fils du Professeur Louis Trotabas (1898-1985) éminent juriste, Fondateur de l’Institut d’Etudes Juridiques, future Faculté de Droit et Sciences économiques de Nice dont il fut le premier doyen en 1962. Il assura les fonctions de Vice-Président de l’Université de Nice lors de sa création en 1965 et fut correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques de 1954 à sa mort. Il sollicita le talent de Marc Chagall pour l’oeuvre qui orne, depuis 1968, la Salle des pas perdus de la Faculté de Droit intitulée « Le Message d’Ulysse ». Malgré les nombreuses sollicitations qui assaillaient l’artiste, reconnu internationalement, Chagall accepta le projet de la création d’une mosaïque, enthousiaste à l’idée de contribuer, par son oeuvre, à la beauté d’un lieu d’études universitaires. Durant sa retraite, à Vence, Louis Trotabas rédigea la notice de l’exécution de cette mosaïque (6).

 

Prologue : Cet ex-voto, ayant changé de place en raison de travaux de rénovation dans le cloître du sanctuaire, il fut redécouvert en 2018, suite à la demande du père Simon Trotabas, prêtre du diocèse de Nice et séminariste à l’époque des faits. On peut le reconnaître sur la photo de famille en compagnie de son jeune frère Jean-Baptiste, de leur mère et de leur grand-mère maternelle. C’est non sans émotion que la victime de cet accident, Jean-Baptiste Trotabas, a pu relater son souvenir des faits et, surtout venir au sanctuaire, en famille durant l’été 2019, « voir son ex-voto »... 70 ans après !

 

« Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il ma fait ?

J’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur.

Je tiendrai mes promesses au Seigneur, oui, devant tout son peuple ! »

Psaume 115

 

Commentaire : Patrizia Colletta, « Médiation Art et Foi »

Notes : (1) Il s'agit de François et Mathieu fils de René Capitant (1901-1970), résistant, jurisconsulte, Ministre du général de Gaulle, député de la Seine et Conseiller de Paris.

(2) Cet ami vençois n'est autre que Yves Lombard (1930-2020) d’heureuse mémoire. Prêtre du diocèse de Nice depuis 1957, Chanoine émérite. Décédé le 1er mai 2020, « il laisse le souvenir d’un prêtre discret et chaleureux, très investi dans le ministère d’accompagnement spirituel », in Nice-Matin du 8 mai 2020. 

(3) Madeleine Trotabas née Capitant (1904-1966)    

(4) André Boursier-Mougenot (1892-1971), peignit cet ex-voto sans toutefois y apposer sa signature. Après avoir réalisé des illustrations « Jeunesse » pour le compte des Editions Mame, il s’installa à Grasse et devint un membre actif du Groupe de Grasse. La Villa Saint Hilaire conserve nombre de ses oeuvres. bibliothèques.ville-grasse.fr   

(5) En 1985, l'Université voulant honorer un de ses pères fondateurs, décerna le nom de Domaine Louis Trotabas au Campus de Droit et Sciences économiques de Nice.

bunum.univ-cotedazur.fr 

Son nom a été donné par la Ville de Nice à la rue qui conduit au campus.

(6) Trotabas Louis, « Marc Chagall : Le Message d’Ulysse de Marc Chagall », 1980, RMN.