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L' ex-voto de mai-juin 2022

 

La famille ORENGO à Monaco...

 

 

 

A la fin du XIXème siècle la Principauté de Monaco connaît un important essor économique. La construction qui bat son plein fait volontiers appel à la main d’oeuvre italienne trans frontalière. Venue en nombre, celle-ci réside souvent au quartier de la Condamine ou dans les bas quartiers de La Turbie qui deviendront Beausoleil. Sur le Rocher le chantier de la cathédrale dont la première pierre fut posée le 6 janvier 1875 sous Charles III, les corporations d’ouvriers se succèdent. Les travaux durent 28 ans et la cathédrale Notre-Dame-Immaculée de Monaco sera consacrée en 1911 sous le règne du Prince Albert Ier. Pendant ce temps à l’ombre du vénérable édifice prospère un commerce fréquenté par les ouvriers du chantier qui viennent s’y restaurer. Cette entreprise artisanale créée par Stefano Orengo et son épouse Angelina devient si florissante que le couple de trentenaires, originaire de Pigna, n’hésite pas à investir dans de nouveaux locaux. Stefano fait appel à son frère Giuseppe et à son épouse Antonia qui acceptent de quitter à leur tour leur Ligurie natale pour rejoindre l’entreprise familiale rue des Remparts à Monaco, à quelques mètres du Palais princier. C’est ainsi que les membres de la famille Orengo devinrent les premiers limonadiers de Monaco, activité qui, depuis, fit flores sous d’autres enseignes (1).

 

 ex voto famille orengo

 

L’ex-voto de ce jour, dont le cliché a été réalisé dans des conditions difficiles dans la crypte par Adrien Manassero (2), rappelle l’accident d’Antonia, épouse de Joseph Orengo. Si la photographie est à l’évidence une reconstitution, il est possible de connaître le détail de l’histoire grâce au témoignage écrit d’une descendante directe de Stefano Orengo, Madame Monique Ciais, rencontrée à l’été 2021 au sanctuaire de Laghet :
« A la fin des années 60 nous passions l’été à La Turbie et la descente vers le sanctuaire de Laghet par les anciens chemins faisait partie des promenades agréables pour nos jambes enfantines. Avant d’acheter les fougassettes à la fleur d’oranger du goûter, arrivait le moment où Francis Ciais (3) notre père se dirigeait vers la crypte. Nous le suivions mi-fascinés, mi terrorisés par cet antre noir où nos yeux mettaient quelques temps à s’accoutumer à l’obscurité. Petit à petit apparaissaient à la lumière des bougies, sur des murs noircis par les ans, des béquilles et des prothèses en bois, des maquettes de bateaux et des coeurs argentés. Papa s’arrêtait alors devant une grande photo aux couleurs sépia située au milieu du mur de droite et nous annonçait fièrement « c’est Barba Pipo et Tanta Tonia, l’oncle et la tante de ma pauvre mère qui ont offert cet ex-voto à Notre Dame de Laghet pour la remercier d’avoir sauvé la vie de Tanta Tonia ». L’un de nous demandait alors qui étaient ces parents inconnus que nous découvrions à travers cette photo… Voici leur histoire : c’était dans la dernière décennie du XIXème siècle, époque fastueuse du développement de la Principauté de Monaco. Une période de plein emploi pour les habitants des environs qui voulaient sortir de leur condition paysanne et gagner de l’argent. Stefano Orengo et sa jeune épouse Angelina originaires de Ligurie en Italie n’avaient pas peur de travailler dur. Après leur mariage à Pigna le 27 septembre 1890 (4), âgés tous deux de 28 ans, ils s’installent sur le Rocher de Monaco où Stefano ouvre un commerce de vins et un bistrot fréquenté en particulier par les ouvriers qui travaillaient sur le chantier voisin de la cathédrale Notre-Dame-Immaculée. Son commerce est en pleine expansion et Stefano, qui a un sens inné des affaires, comprend qu’il doit développer son entreprise et se diversifier. Il acquiert d’autres locaux à Monaco, rue des Remparts, un rez-de-chaussée à usage commercial et un 1er étage à usage d’habitation. La clientèle découvre et apprécie les boissons rafraichissantes. Pour répondre à la demande, il achète une machine à fabriquer et mettre en bouteilles une boisson gazeuse, non alcoolisée que nous connaissons encore sous l’e nom de limonade. La machine installée il demande à son frère Giuseppe, surnommé Pipo et à sa belle-soeur Antonia appelée Tonia de le rejoindre à Monaco pour l’assister et assurer la fabrication de la limonade (5).
C’est au début des années 1900 que l’accident a eu lieu. Le couple faisait fonctionner l’énorme machine quand la pièce tournante du mécanisme happa le vêtement de Tonia et l’entraîna… Comment les engrenages se sont-ils arrêtés sans la blesser ? Nous ne le savons plus et nous ne pouvons imaginer le drame qu’à la lumière de la reconstitution mise en scène par le photographe. Pour remercier la Vierge de Laghet dont l’intervention a permis ce dénouement heureux et pour montrer leur modernité, une photo a été choisie plutôt que la traditionnelle peinture. Toutefois on devine la difficulté de simuler un événement intime devant l’objectif tout en respectant les règles morales et de bienséance de cette époque. Au second plan Barba Pipo porte une vareuse d’ouvrier au travail et, dans la pose d’un orant, lève les bras au ciel dans un geste simulant presque simultanément effroi et prière. Le jour de la séance de pose Tanta Tonia a mis sa belle robe sombre ajustée à la taille et aux manches à gigot. Pour rendre la scène encore plus réaliste, ses manches sont remontées jusqu’aux coudes et le tissu de sa robe est posé sur la machine en un élégant drapé. Tonia, intimidée, baisse la tête. Elle ne regarde pas l’objectif et joint les doigts dans un humble geste de prières. Une représentation de Notre Dame de Laghet a été insérée sur la photo en haut à gauche.
Les aléas de la vie n’ont pas permis à cette famille de perdurer dans la société monégasque. Appelé au chevet de ses parents mourants, Stefano est mort de la variole à Pigna le 8 juillet 1902, laissant Angelina sa veuve avec 4 filles en bas âge. La seconde, Laurencine (6) a épousé Joseph Ciais de La Turbie et leur fils aîné était mon père. Barba Pipo a quitté Monaco quelques années après la mort de son frère. Il est rentré à Pigna avec Tanta Tonia où ils se sont installés dans une propriété du quartier historique de San Tommaso. Aujourd’hui, et grâce à cet ex-voto, ils apparaissent toujours aux visiteurs du sanctuaire de Laghet qui continuent de descendre dans la crypte rénovée depuis ».

Quel plus bel hommage de transmission de la foi que cet ex-voto familial ? Quel vibrant témoignage de dévotion mariale dans la suite des générations ? Aux dires de Madame Ciais et de Marguerite, sa maman, la famille est toujours restée fidèle dans la prière à Notre-Dame de Laghet. Dans la joie avec cette union célébrée à Laghet il y a 7 ans comme dans les moments douloureux avec la perte d’un être cher… Par ailleurs un membre de la famille s’est vu confier la responsabilité d’un service diocésain (7) qui témoigne de l’Evangile au coeur des réalités économiques et sociales de notre temps, dans la quête de Dieu et le souci des hommes.

A l’aune de cette saga familiale nous comprenons comment la foi vient aux enfants. Alors, dans les temps incertains qui sont les nôtres, n’hésitons pas à les emmener en pèlerinage au sanctuaire. Les modestes images évocatrices de la foi de nos ancêtres pourraient bien, la grâce aidant, venir toucher le coeur d’un de ces petits et lui imprimer une marque de confiance dans la tendresse de notre Mère du Ciel et ce… pour bien longtemps !

« Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas
car le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent ».
Evangile selon Saint Marc 10, 14

 

 

Commentaire : Patrizia Colletta, « Médiation, Art & Foi »
Notes : (1) Telles La Brasserie créée en 1905 et La Minoterie en 1907 ; l’essor industriel fut décuplé à partir de 1939, « L’industrie dans la Principauté de Monaco, article de J-P Ferrier, in L’information géographique, 1965, 29-2, pp. 60-68 ; (2) Descendant des Orengo, et neveu de Mme Monique Ciais ;
Témoignage de Mme Ciais : (3) Francis Ciais, né le 28/12/1923 à Beausoleil, décédé le 03/07/2012, à La Turbie était le fils aîné de Joseph Ciais (1894-1984) et de Catherine Laurencine Orengo (1896-1971). Il a épousé en 1954 Marguerite Reinaudo avec laquelle il eut 4 enfants. Je suis l’ainée ; (4) Stefano et Angelina Orengo ont eu 4 filles nées à Monaco dont la dernière qui vint au monde après le décès du papa ; (5) Avec cette boisson rafraîchissante à base de suc de limon (variété de citron), espèce endémique de la côte méditerranéenne, il devint limonadier selon une tradition artisanale remontant au XVIIème siècle en Europe ; (6) Catherine Laurencine Orengo a épousé Joseph Ciais le 29/04/1922. Ils ont eu deux fils Francis mon père et André mon oncle ; (7) M.C.C. Mouvement Chrétien des Cadres et Dirigeants.