L'EX-VOTO DE 14-18 OU LA PRIERE D'UNE MERE

Cet ex-voto, orné du ruban tricolore a participé à l’exposition commémorative intitulée : « Vie dans les hameaux, au village de Laghet, La Trinité Victor … au temps de la Mobilisation d’août 1914 ». Ce tableau nous a été signalé par le recteur du Sanctuaire de Laghet, le chanoine Jean-Marie Tschann, qui disait à propos des ex-voto de 14-18 : « Ils nous rappellent la grande confiance des populations de notre région, de Monaco, de Ligurie et même de plus loin, envers la Belle Vierge de Laghet… ». L’image ci-après évoque bien cette « grande confiance », celle d’une mère de Lucéram qui a vu partir successivement ses 4 fils pour un conflit mondial aux pertes humaines considérables : 18 millions de morts dont, pour la France, 1 697 800 morts et 4 266 000 blessés.

Mais… revenons au dimanche 2 aout 1914. L’ordre de mobilisation générale se diffuse en quelques heures à travers tout le pays. Les télégraphes fonctionnent à plein régime, dans les villes et les villages on sonne le tocsin, chacun peut lire l’affiche placardée partout en France : « Par décret du Président de la République, la mobilisation des armées de terre et de mer est ordonnée, ainsi que la réquisition des animaux, voitures et harnais nécessaires au complément de ces armées … ». « Quelques heures plus tard à Nice, les gares sont assaillies de monde, les trains sont bondés, le plus fort détachement part de la gare du Sud… des hommes arborent fièrement leur uniforme, un groupe de citoyens, précédé d’un drapeau, est venu sur le quai de la gare en chantant la Marseillaise, saluer les camarades quittant Nice. Le journal Le Petit Niçois invite les « mères » à laisser partir leur époux, leur fils… leur frère pour l’honneur du pays ! » (1). Le village de Lucéram n’est pas en reste et, « Tout Français, soumis aux obligations militaires, doit sous peine d’être puni avec toute la rigueur des lois, obéir aux prescriptions du fascicule de mobilisation … ». Les époux BARRALIS, Thérèse et Joseph ont 5 enfants, dont 4 garçons. Les trois derniers seront mobilisés selon leur classe d’âge : Alphonse, 25 ans, matricule 883 ; Adrien, 30 ans, matricule 906 ; Victor 33 ans, matricule 976. L’aîné Félines dit « Nestor », est soutien de famille, il a de nombreux enfants et des parents âgés de 68 et 75ans. Il partira en janvier 1915 avec le matricule 1623 (2). C’est probablement à ce moment là que Thérèse Barralis déposa son implorante prière : « Notre-Dame de Laghet, Reine Toute Puissante. Veillez sur mes quatre enfants pendant la guerre que nous traversons. Hommage à Marie. Barralis Thérèse ».

ex voto 14 18 priere d une mere

Sur la moitié gauche de l’ex-voto, on voit en incrustation au-dessus de l’inscription, une femme portant le fichu, agenouillée, recueillie sous l’effigie de la Vierge à l’Enfant, devant un paysage de verdure et d’eau. Dans cet espace de silence, au milieu du fracas de la guerre, une mère prie. Il s’agit de Thérèse Barralis.  L’autre moitié de l’image montre 4 soldats sur une place de village vide, bordée de maisons serrées les unes contre les autres. Ici on devine un tonneau à l’entrée d’une cave vinaire ; là une voûte à l’ombre rafraichissante qui évoque les ruelles pleines de charme d’un joli village médiéval. Nous sommes Place Adrien Barralis (3) à Lucéram village où sont nés les 4 garçons de Thérèse. Les voici en tenue de soldat : Képi 1915, Capote Poiret bleu clair, bretelles de suspension, cartouchière et musette ; pantalon clair qui a remplacé celui couleur garance trop voyant ; chaussés de jambières et de brodequins ils tiennent en main le fameux fusil Lebel. Leur maman les a fait représenter à l’aplomb de la maison paternelle qui comprenait au rez-de-chaussée le Café Restaurant des Alpes tenu par le père et Nestor l’aîné des fils, une remise, une cave et au premier étage derrière la tonnelle, les appartements d’habitation. Nous voyons, grâce à cette carte postale, la précision avec laquelle l’ex-voto situe les lieux et évoque la vie de cette jolie commune.

2 place adrien barralis lucram

La prière de Thérèse Barralis sera exaucée : les 4 soldats reviendront sains et saufs dans leur village natal, après leur démobilisation. Malheureusement, ni Joseph Barralis le père, décédé le 17 mai 1917, ni Thérèse, la mère morte le 20 avril 1918, ne seront là pour les accueillir… Mais, qui étaient ces soldats courageux de 14-18 qui figurent sur ce bouleversant ex-voto maternel : Alphonse le plus jeune, seul célibataire de la fratrie, épousera Caroline Curti en 1927 ; ils iront vivre à Nice, rue de la République où ils tiendront un commerce. Adrien est boucher et marié depuis quatre ans lorsqu’il revêt l’uniforme en 1914. Sa chère Victorine décèdera en 1915 alors qu’il se bat pour le pays. Nous ignorons s’il a eu une permission pour ses obsèques. Victor est l’époux de Marie, depuis huit ans, lorsqu’il part à la guerre. Nous ne savons pas s’ils avaient des enfants. A son départ il est cuisinier dans le restaurant, de son beau-père, patron du Grand Hôtel Faraut à Peïra-Cava. Ce départ, un coup dur pour cette belle affaire familiale ! L’aîné Félines, appelé « Nestor », est le seul dont nous ayons pu retrouver les états de service grâce aux Archives de l’Armée française. Incorporé le 7 janvier 1915 au 114ème Régiment d’Infanterie Territoriale, puis au 315ème et au 138ème ; par sa formation initiale de maréchal-ferrant il est incorporé au 6ème puis au 13ème Régiment d’Artillerie de Campagne jusqu’à sa démobilisation le 6 janvier 1919. Après Verdun, Assainvillers, la Bataille de Montdidier, Nestor le fils aîné des Barralis, revient au village et reprend en main le Café Restaurant des Alpes. Au départ maréchal ferrant avec le père, il l’avait suivi lorsque vers 1884, celui-ci avait choisi de s’établir « cafetier » dans la maison de la Place Adrien Barralis à Lucéram. Ils vivaient là tous ensemble les Barralis, Thérèse et Joseph, Nestor et son épouse Caroline Bovis originaire du Figaret d’Utelle et leurs très nombreux enfants.

Après la Grande Guerre, la vie reprit son cours à Lucéram comme ailleurs… peut être pas tout à fait comme avant ! Les hommes qui avaient vécu ce fracas étaient rentrés changés, blessés parfois, en tout cas traumatisés. Aujourd’hui nombre d’ex-voto commémorent à leur manière la terrible guerre de 14-18. Devant ces témoins de l’histoire comment ne pas avoir une pensée de reconnaissance envers Notre Dame de Laghet pour ceux qui, à l’instar des frères Barralis, sont rentrés, mais aussi une prière dans l’Espérance pour les familles et tous les autres, ceux qui ne sont pas rentrés et reposent loin de chez eux…?

« Pourquoi cherchez vous le Vivant parmi les morts ?

Il n’est pas ici, il est ressuscité. Rappelez-vous ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée : « Il faut que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pêcheurs, qu’il soit crucifié et que, le troisième jour, il ressuscite ».  Luc 24, 5-7

Commentaire : Patrizia Colletta, Médiation Art et Foi

Notes : (1) Le Petit Niçois, du 2 aout 1914. (2) Fonds du Service Historique de l’Armée. Tables alphabétiques. (3) Adrien Barralis (1818-1863) homme politique, député d’Utelle au Parlement de Turin, puis maire de Lucéram et Conseiller Général en 1860. Nous ignorons s’il y avait un quelconque lien de parenté avec la famille de Joseph Barralis le père des 4 soldats de 14-18.