L'EX-VOTO DU MOULINIER A NOTRE DAME DE LAGHET

 

 

L’olivier est apparu dans le pays niçois il y a plus de deux millénaires. Au XIXè siècle, dans le moyen pays, l’olive dispute la première place au blé, à la figue et à la vigne (1). L’ex-voto d’aujourd’hui nous ramène au temps de la récolte de 1837, dans la salle des meules, un lieu où excelle le savoir-faire ancestral du moulinier à huile, appelé dans le Comté de Nice lou deficié. D’après un article de Francis Gag, auteur, poète et homme de théâtre, on comptait en 1862, dans les Alpes-Maritimes, 403 defici (2). Ces moulins à huile fonctionnant avec la force hydraulique se dressaient près des petits cours d’eau formés par les sources nombreuses des environs de Nice.

ex voto moulinier

Ce tableau votif, une peinture à l’huile très expressive, relate l’accident survenu à Antonio Giaume, au moment où s’achevait la lente trituration des olives. Le moulinier, après avoir arrêté le mouvement de la roue à chevilles à l’aide d’une manivelle, venait sur la pista pour placer la barre en bois servant à serrer la vis de la tête de cliquet de la presse… C’est à cet instant que le pauvre homme eut la main et sans doute le bras happés par la roue dentée de l’axe central de l’engrenage. Dans ce moment de péril, il se tourna vers le ciel, suggéré par la lumière qui sourd par la fenêtre en haut à droite du tableau et, en totale symétrie à gauche, par l’effigie de N-D de Laghet. Traversant la pénombre, les rayons de lumière dorée qui entourent la Vierge à l’Enfant semblent glisser vers l’homme pris au piège dans l’engrenage.

La scène vue à contre-jour, renforce la dramaturgie de l’instant et permet d’apercevoir, à l’extérieur, la silhouette d’un cheval et celle de son propriétaire venu apporter sa récolte d’olives. La composition de l’ex-voto montre avec une grande précision la complexité des engrenages d’un moulin à huile hydraulique. Seule la roue à godets qui se trouve sur le côté externe du moulin n’apparaît pas, mais on devine sa présence grâce à la porte en ogive à droite de l’image. Cette ouverture discrète permettait au moulinier de s’assurer, à tout moment, du bon fonctionnement de la roue reliée à l’axe principal au centre de l’image (3). Cet arbre-moteur, en bois de châtaignier, actionné par la force de l’eau, entrainait les deux roues latérales dentées qui faisaient tourner les meules en pierre qui à leur tour écrasaient les olives disposées dans les cuves en pierre. L’opération durait plus de 2 heures, avec soin et probité, afin que rien ne soit perdu. Une fente à la base du système permettait ensuite de récupérer les « grignons, la pâte des olives broyées. Onctueuse et fine elle était recueillie dans un tinoun à l’aide d’une rascleta puis disposée dans les espourtins. Ces sacs en fibre une fois remplis étaient empilés les uns sur les autres dans la presse à bras comme le montre l’image (4). A ce stade le moulinier stoppait la roue hydraulique puis venait sur la pista encastrer la barra de sourbiera afin de serrer la vis et voir enfin couler l’huile blonde couleur de miel… C’est durant cette étape que notre pauvre moulinier eut la main happée par la roue de la couronne dentée… Au moulin de Giaume, ce 3 octobre 1837, il n’y eut pas de merenda comme le veut la tradition, c’est-à-dire la dégustation avec le propriétaire de la première pression… Mais la providence veillait et la prière de détresse adressée à Notre-Dame de Laghet ne fut pas vaine ; le moulinier tiré de sa fâcheuse posture eut la vie sauve. Reconnaissant, il déposa son magnifique ex-voto à l’adresse de sa protectrice :

EX.V.F.G. GIAUME ANTONIO LI 3 8BRE 1837

Le Sanctuaire de Laghet est le gardien de plusieurs ex-voto déposés aux XVIII et XIXè siècles par des mouliniers (5) car l’olivier, arbre typiquement méditerranéen, a modelé le paysage rural des restanques du Comté de Nice. Symbole de paix et de prospérité son huile, présente sur la table familiale, servait de combustible pour l’éclairage privé et public, entrait dans la fabrication des savons traditionnels et, pour sa partie la plus grossière, dans la composition du foulon qui servait à blanchir la toile écrue. Générosité de la nature que l’on retrouve dans la Bible dès les origines au temps du Déluge : « La colombe revint vers lui (Noé) sur le soir, et voici qu’elle avait dans le bec un rameau tout frais d’olivier » (Genèse 8,11). A travers l’histoire du salut, le fruit de l’olivier déverse son huile dorée dans le candélabre biblique et sert pour l’onction sacerdotale, royale et pascale. Cette onction ne préfigure-t-elle pas l’onction par l’Esprit Saint dont est revêtu le Christ, l’oint de Dieu qui vécut les prémices de sa Passion précisément dans le Jardin des Oliviers au lieu dit Gethsémani (6) ?

« L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil pour le Seigneur ».

Evangile de Luc 4, 18-19

 

 

 

Commentaire : Patrizia Colletta, Art, Foi et Médiation

Notes :(1) Les chemins de l’olivier, sous-lolivier.fr ; (2) Nice-Historique 1939, article n°420 et Lou Sourgentin, n° 183, octobre 2008. (3) Le moulin à huile de Lunas, Dr H. Marc, 1980 ; (4) les scourtins : sacs en fibre de coco, usine de Nyons/Drôme. (5) En raison de la ressemblance entre cet ex-voto et des photos récentes, il est possible que cet accident ait concerné un membre de la famille contoise des Giaume, et que le moulin à huile soit celui de la Laouza, avenue F. Raiberti à Contes 06390, aujourd’hui restauré et visitable. (6) Gethsémani = pressoir à huile (Mat. 26,36).