LA PETITE ANTONIETTA ECHAPPE A LA MORT PAR NOYADE

 

Cet ex-voto lumineux nous emmène au cœur d’un drame épouvantable qui s’est déroulé en 1865 dans une propriété agricole du quartier Pasteur à Nice. Totalement urbanisé depuis ce quartier du Nord-Est de la ville était délimité par deux anses du Paillon propices à la culture et au développement des canaux d’irrigation. La boucle du torrent la plus au sud, l’Aubre Soutran (Arbre Inférieur) se situait au niveau de la Maison d’arrêt de Nice ; la partie dite de l’Aubre Soubran (Arbre Supérieur), au pied de l’actuel Hôpital Pasteur et de l’ancienne Abbaye de St Pons. Ces terrains fertiles, autrefois condamines des abbés, furent mis en valeur par les moines bénédictins (1). Le très érudit Don Coppon, Prieur de St Pons, fit bénéficier les jardins de son talent « d’excellent fleuriste jusqu’à sa mort survenue en 1807 » (2). Ce vaste territoire de plaine alluviale où le travail se faisait encore à la bêche prospérait en bordure de la rive droite du Paillon : cultures florales parfois sous serres, potagers, vergers, orangeraies. L’ensemble devint propriété de l’Etat lors de l’Annexion de Nice à la France en 1860 puis divisé en grandes parcelles et racheté par des particuliers fortunés qui en firent des maisons de campagne (3). Sur les cadastres de 1872 figurent le Moulin des Baud et deux grandes propriétés, la Villa Gauthier et la Villa Clary où vivait la famille de la petite Antonietta. Les Depo étaient jardiniers pour le compte de Giustino Onorato Clari (1790-1851), candidat au poste de Secrétaire civil et criminel du Sénat de Nice (4) et à ce titre occupaient la maison que l’on voit sur l’ex-voto jouxtée par un bassin d’arrosage …

ex voto la petite antonietta

Hyacinthe Depo, veuf d’un premier mariage et déjà père de 2 enfants, épousa Joséphine Véran en secondes noces. Antonietta, née en juin 1862, sera l’aînée de leurs 7 enfants. A l’époque du drame, les fêtes dou mes de Maï  s’achevaient non loin de là, à Cimiez. Comme le rappelait Le Journal de Nice du 9 juin 1865, « la température est propice, les pluies ont cessé et le soleil luit du matin au soir, toutefois la chaleur est un peu vive ». Les jardins de la Villa Clary ayant profité des pluies printanières, le niveau du bassin d’arrosage était élevé. Attirée par l’eau comme tous les enfants de cet âge, la petite Antonietta a probablement grimpé sur la margelle et basculé dans l’eau. Ce bassin maçonné, à double corps, était suffisamment profond pour qu’un enfant de 3 ans puisse s’y noyer en quelques minutes. Ce vendredi là, le père devait se trouver à proximité de la maison et, par miracle, fut le premier à se précipiter et retirer du bassin le corps inanimé de son enfant aux yeux révulsés. Sa tenue vestimentaire du jeune père peut surprendre, mais, à quelques heures du début de la fête de Pentecôte, il avait revêtu les habits du dimanche : chapeau de paille de jardinier à larges bords, gilet de soie, chemise en lin au col ceint d’un élégant nœud Lavallière bleu-azur, pantalon de flanelle et chaussures de ville…(5). Alertée par les cris, la mère de l’enfant accourut à son tour ; la voici à droite du tableau, toute de mousseline rose vêtue à l’instar de son enfant, suivie de près par un homme en tenue de travail qui lève les bras au ciel. Dans une échancrure de nuages juste au-dessus de la maison familiale, se penche la protectrice céleste des tout petits, la Vierge à l’Enfant. La petite survécut et Hyacinthe et Joséphine Depo, alors âgés de 33 et 31 ans, firent réaliser ce bel ex-voto pour remercier Notre-Dame de Laghet. La famille et la propriétaire de la Villa Clary, qui résidait sur place, durent se souvenir longtemps de ce miracle survenu le jour même où la petite Antonietta fêtait ses 3 ans ! La généalogie familiale révèle également que la maman, alors à son troisième mois de grossesse, fut protégée de cette violente émotion et donna le jour à un garçon baptisé Victor, le 5 décembre suivant. Antonietta, quant à elle, grandit au milieu des siens, fonda une famille et vécut jusqu’à l’âge vénérable de 82 ans !

Cet ex-voto, inséré il y a 153 ans dans un cadre en bois doré, peint à la gouache sur un support papier semble très dégradé depuis, mais le dessin reste gracieux et la palette a conservé de l’éclat. L’écriture de la dédicace comparée à des documents d’Etat-Civil, pourrait être de la main de Hyacinthe Depo le père de l’enfant : « Grâce reçue le 9 juin 1865 Antonietta Depo ». Au-delà du témoignage de foi cette scène du quotidien montre combien les ex-voto sont d’une grande richesse documentaire. Celui-ci nous permet de découvrir le cadre de vie d’une famille de jardiniers au XIXe, leur maison au sein de la Propriété Clary et sa jolie tonnelle sous laquelle il devait faire bon se tenir les soirs d’été. Le bassin maçonné à double corps où chantait l’aiga fresca (6) fut sans doute recouvert d’une grille de protection après l’accident. La scène évoque le péril que représentent les points d’eau fermés pour les petits et si aujourd’hui « le Paillon a disparu par endroits sous d’épaisses voûtes » (8) le danger des piscines reste, pour les jeunes enfants, d’une désolante actualité.

Comment, en voyant Hyacinthe Depo retirer de l’eau le corps inerte de son enfant, ne pas songer à la tendresse de Dieu pour ses créatures ? Ce Père riche en miséricorde qui nous espère et nous attend ; qui nous offre son Fils dont l’ineffable Présence peut se révéler à tout instant : « dans la prière, dans un élan du cœur, un simple regard jeté vers le Ciel » (7). Le cri de ces parents, dans la Villa Clary, ce 9 juin 1865, ne fait-il pas écho à l’Evangile de Marc et la demande pressante de Jaïre qui « voyant Jésus, tombe à ses pieds et le supplie instamment » :

« Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité.

Viens lui imposer les mains  pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive ».

Marc 5, 22-23

Commentaire : Patrizia Colletta, Médiation Art et Foi.

Notes : (1) Marc Bouiron, Dir. du Pôle Patrimoine Historique de la Ville de Nice en 2009, chercheur au CEPAM. (2) Chroniques de Bonifacy. (3) « Une étape dans l’urbanisation de la Vallée du Paillon ». M-F Germain-Musso, Lab. de Géographie Univ. Nice, 1970. La propriété Clary devint la propriété Musso en 1931 (4). Le nom des Clary, originaires de la haute Vallée du Var, s’écrit avec I ou Y (4). D’après Per Carriera de Roger et Marguerite Isnard, la parenté avec Désirée Clary et le Maréchal Bernadotte n’est pas avérée (Serre Editeur, 1995). (5) Dominique Veux-Rocca, «Costumes niçois. Des vêtements populaires du XIXe aux costumes folkloriques du XXIe siècle », Serre Editeur, 2007. (6) Eaux fraiches : nom donné familièrement au quartier. (7) Selon la célèbre formule de la petite Thérèse de Lisieux. (8) Nice-Historique, « Le Paillon torrent de Nice », J.E. Hermitte, 1957.