POUR LE CHRETIEN, L'ESPERANCE C'EST...ATTENDRE QUELQU'UN !

Novembre 1871. A Nice la Ligne de chemin de Fer Nice-Coni fait l’objet de vives discussions, le prix de l’huile d’olive ne cesse d’augmenter et l’on déplore depuis le mois de février une recrudescence de troubles suite à l’Annexion. Si la majorité clame, « Vive la République et Vive la France », des actions sporadiques sont encore menées par des séparatistes. En ce vendredi 24 novembre 1871 alors qu’un ancien menuisier de nationalité italienne, vient de se faire expulser par le nouveau préfet, Marc Dufraisse, « pour propos offensant et menaces contre la France et les autorités françaises »(1), à Villefranche-sur-Mer la colonne militaire qui effectue sa « ronde du soir », entend soudain des pas précipités dans une ruelle, suivis de cris épouvantables s’échappant d’une boutique de liqueurs… Il est 21 heures, les murs de la Place de la Paix résonnent des cris du malheureux qui, sorti en titubant de son échoppe, fait quelques pas puis s’effondre sur les pavés quasiment au pied de la petite troupe. Par le plus grand des hasards le chirurgien militaire du 85ème Régiment de Ligne est présent ce soir là parmi les hommes. Tous se précipitent pour porter secours à l’homme ensanglanté affaissé sur lui-même. L’ayant retourné, le médecin constate que le blessé porte une grave blessure à l’arme blanche au cou. L’homme âgé d’une quarantaine d’années perd abondamment son sang. Le médecin pratique les premiers soins sur place puis, aidé des hommes de troupe, fait transporter le malheureux dans le service sanitaire le plus proche où il l’opère aussitôt dans des conditions d’urgence absolue. 

 ex voto tentative de meurtre

Entre temps les maisons qui entourent la placette s’éclairent une à une, le voisinage sort pour comprendre… Certains ont immédiatement reconnu à terre Luigi Stagnetto, un brave commerçant en Vins et Liqueurs tenant boutique au coin de la placette. Sans l’intervention et surtout la présence inopinée du médecin militaire, qui garda l’anonymat, le pauvre homme blessé serait décédé sur place. Le Phare du Littoral du 26 novembre donna quelques détails à propos de cette sordide agression. « Un crime odieux vient d’être commis à Villefranche, avant-hier, vers neuf heures du soir. Un liquoriste, le sieur Louis Stagnetto, était endormi sur la table placée à l’entrée de sa boutique, lorsqu’un individu se jeta sur lui à l’improviste, et le frappa avec un instrument tranchant qui, après avoir divisé la veste et la cravate de la victime, lui fit une blessure des plus graves. Le meurtrier prit immédiatement la fuite et le malheureux Stagnetto, réveillé par la douleur, eût encore la force de faire à sa poursuite une vingtaine de pas, au bout desquels il s’affaissa sur lui-même. Plusieurs personnes s’empressèrent pour lui porter secours parmi lesquelles nous devons citer le chirurgien militaire du 85è de Ligne, qui prodigua immédiatement au blessé les soins les plus dévoués et les plus intelligents… »(2). Le surlendemain de la tentative de meurtre deux arrestations furent opérées et la Justice poursuivit ses investigations mais rien toutefois sur la nature de ce crime : mobile politique ou tentative de vol ? 

 

Un siècle et demi après les faits, voilà qu’un simple article de presse vient éclairer ce grand ex-voto, accroché aux cimaises de la Salle Don Jacques Fighiera. Cette image votive, à l’état de dégradation avancé, laisse deviner le geste criminel d’un personnage encapuchonné, vêtu de noir qui tente de poignarder un homme endormi sur un coin de table. La composition qui divise en trois l’espace peint fait apparaître deux scènes relatant le drame : par la porte de l’échoppe on voit à l’extérieur un attroupement de militaires et à droite, à l’intérieur de la boutique, la tentative de meurtre. Dans la partie supérieure gauche la présence de la Vierge de Laghet dans une gloire de nuages nous rassure sur l’issue heureuse de l’histoire. L’ouverture de la boutique offre par ailleurs une vue imprenable sur la colline du mont Boron un promontoire rocheux de 2,2 km qui va du col de Villefranche à la mer, sur lequel se dresse la silhouette caractéristique du Fort du mont Alban. Cet édifice militaire fut érigé au XVIè siècle sur ordre d’Emmanuel Philibert, Duc de Savoie, en complément des forteresses de Nice et de Villefranche-sur-Mer afin d’étayer le système de défense de la citadelle St Elme et de la darse du port de Villefranche construites à la même époque. Malgré la palette relativement sombre et estompée par le temps, on peut lire sur l’arcade en pierres de l’échoppe une inscription très discrète quant aux circonstances de l’ex-voto :

« G.R.D. Sr LUIGI STAGNETTO IL 24 NOVEMBRE NEL 1871 VILLAFRANCA ».

 

La Base documentaire des Archives de l’Etat Civil du département, a une fois encore permis de savoir que le miraculé du 24 novembre 1871, Luigi Stagnetto, était né à Villafranca en 1832 ; âgé de 39 ans au moment des faits. Fils d’honorables commerçants italiens il tenait une boutique de fabrication artisanale de liqueurs Place de la Paix. Marié depuis 1854 à Angelina Daniel tous deux avaient un fils unique, Michel âgé de 16 ans au moment du drame. Ce père de famille une fois rétabli, put reprendre son activité et mourut une dizaine d’années plus tard entouré des siens. Cet ex-voto évoque un des innombrables « miracles » de N-D de Laghet pour lesquels une famille est venue remercier et témoigner de son attachement à sa sainte Protectrice. Sans entrer dans les détails, nous avons découvert par ailleurs que la famille de Luigi Stagnetto de Villefranche et la famille de Thérèse Barralis mère des quatre soldats de 14-18 originaires de Lucéram (3), étaient apparentées. Mais ceci est une autre histoire, celle de la mémoire des grâces du Sanctuaire de Notre Dame de Laghet.

Si les ex-voto expriment le témoignage de foi et la confiance, quel est le sens de l’Espérance dite chrétienne ? Cette vertu théologale se distingue de l’espoir qui repose sur la raison et porte sur des objets concrets, des réponses à court terme : une solution, une guérison, une réussite. L’ESPERANCE, exprime à un haut degré notre relation à Dieu ; elle se vit sous le regard de la FOI et produit des fruits de CHARITE. Le chrétien éprouvé en acceptant d’entrer dans l’Espérance se repose sur plus grand que lui, il espère en « quelqu’un ». Nous qui, aujourd’hui, vivons dans l’épreuve, regardons vers Marie, notre Mère, qui reste le modèle de la foi, de la confiance et de la parfaite union au Christ dans l’Espérance. Devant l’injustice, la détresse, la solitude, l’inacceptable, la maladie, la mort d’un proche… laissons-nous saisir par l’Espérance. Décidons de croire, malgré tout, en Celui que Jean (4) l’apôtre fidèle a reconnu comme son Sauveur :

 

« Seigneur, vers qui irions nous ?

Tu as les paroles de la vie éternelle. Et nous,

nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu »

Evangile de Jean 6,68-69

  1. Cahiers de la Méditerranée. Henri Courrière : Les crises dans leurs expressions politiques et sociales. « Les troubles de février 1871 à Nice ». (2) Le Phare du Littoral du dimanche 26 novembre 1871. (3) Ex-voto que nous avons eu le plaisir de commenter récemment sur ce site. (4)Dont le nom hébreu Yohanan signifie : « Dieu fait grâce ».